Le phénomène de l’exode des ressortissants africains de tous bords vers l’Europe, l’eldorado rêvé n’est pas un fait nouveau.
Depuis la nuit des temps, les médias font état de temps à autre soit de l’arrivée sur les côtes italiennes ou espagnoles d’embarcations lourdement assaillies et bourrées par des émigrants africains, soit du repêchage de la part des garde-côtes européens des dépouilles de ces aventuriers atrocement noyés et n’ayant pu parvenir à bon port.
Ils payent de la sorte au prix fort de leur vie leur envie effrénée de fuir le chômage chez eux et l’aspiration à mener une vie décente et meilleure sous d’autres cieux. Le vieux continent représentant pour eux l’unique et la seule planche de salut leur permettant de concrétiser leurs utopiques espérances de rentrer en été au pays comme le font les copains travaillant régulièrement à l’étranger, les poches pleines et au volant d’une berline rutilante et non moins puissante.
Seulement voilà , depuis le 14 janvier, et au vu de l’effondrement sécuritaire dans notre pays, une vague sans précédent d’émigrants prit d’assaut les rives italiennes et plus exactement l’île la plus proche Lampedusa. Des centaines, voire des milliers d’aventuriers se précipitèrent sur cette proche destination encouragés par la réussite des premiers arrivants qui n’en ont pas été refoulés pour les raisons que l’on connaît. Comment se fait la traversée ? Quels en sont les organisateurs ? Quel prix à payer pour y aller ? Nous avons abordé un habitué de ces « harqua » qui nous a révélé les dessous et les mécanismes de l’affaire.
- La durée de la traversée vers cette ile italienne Lampedusa ?
- Tout dépend du lieu de départ ; 14 h de Zarzis, 11 à 12 h de Sfax, 8 h de la Chebba et 6 h de la Haouaria.
- Comment organise-t-on ces « Harqua » ?
- Chaque balancier embraque 80 passagers de tout âge et de sexes différents. Le prix est de l’ordre de 1500 dinars à payer bien des jours à l’avance au propriétaire de l’embarcation par tête de pipe.
- Et c’est lui-même qui vous emmène à destination ?
- Pas du tout. Lui ne fait que ramasser l’argent et organiser le voyage. Une fois le contingent réuni, entendre les 80 personnes inscrites, il nous réunit quelque part à proximité de notre point de départ et la nuit tombée, nous embarquons.
- Nous avons cru savoir qu’une fois les côtes italiennes visibles et à proximité, les responsables vous obligent à continuer à la nage en rebroussant chemin rapidement pour fuir les carabiniers italiens ?
- Ce n’est pas de la sorte que ça se passe. Le balancier nous amène jusqu’à l’ile escorté dès que nous entrons dans les eaux territoriales italiennes par une escadrille de leurs garde-côtes.
- Et qui ramène alors ce balancier au pays et à son propriétaire ?
- Il est confisqué par les autorités sur place. Mais faites un petit calcul, le voyage ramène dans les poches de l’organisateur la rondelette somme de 120 mille dinars (80 x 1500). En sacrifier une trentaine pour le prix du balancier ne porte pas tellement à conséquence pour lui. Sans oublier bien sûr le capitaine qui en perçoit 10 millions pour nous y conduire. Donc à chaque voyage, l’organisateur empoche 80 millions sans se fouler outre mesure.
- Et une fois sur place ?
- Le capitaine se mêle au restant des émigrants, exprime ses regrets d’avoir quitté son pays et manifeste son ardent désir de rentrer au bercail en payant de sa poche les 250 dinars du prix du billet de l’avion. Une fois ici, la boucle est bouclée et reprise du même cycle. En ce qui nous concerne, les autorités italiennes nous fournissent vêtements et aliments tout en nous hébergeant en attendant des jours meilleurs.
Entretien conduit par Mohamed Sahbi RAMMAH