
La beauté des lagons qui entourent l'île Maurice cache une réalité plus fragile : une barrière de corail qui s'affaiblit, notamment sous l'effet de la pollution plastique. C'est pour agir sur le terrain et sensibiliser sans culpabiliser que Stéphane Doré, résident français sur l'île depuis 2018, a créé l'association Protez Moris. Dans cette interview, il revient sur les objectifs de l'initiative et sur les gestes concrets que chacun peut adopter pour protéger ce trésor naturel mauricien.
Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous dire comment votre parcours vous a mené à vous expatrier à Maurice ?
Stéphane Doré, marié, 3 enfants, 56 ans, breton, ingénieur et entrepreneur.
En 2003, j'ai créé un bureau d'études en bâtiment spécialisé dans le transport vertical et l'efficacité énergétique. Une aventure humaine fabuleuse avec plus d'un tiers des salariés associés, plusieurs centaines d'emplois créés, beaucoup (vraiment beaucoup !) d'énergie et un joli succès entrepreneurial à la clé. 

Nous sommes arrivés à Rivière-Noire en 2018. Et nous apprécions tout de la qualité de vie mauricienne !
Comment est née l'idée de Protez Moris et quelles sont les valeurs fondamentales qui la guident ?
L'île Maurice est un trésor ! Ce pays qui arbore l'un des plus beaux drapeaux du monde, une devise (One Island, Many peoples, All Mauritians) que beaucoup lui envient, bénéficie de l'air le plus pur au monde, selon le classement 2023 d'IQAir ! Indiscutablement le meilleur atout pour devenir l'une des nations les plus vertes sur terre.
Nous en sommes loin ! La prise de conscience écologique n'en est qu'à ses débuts. Protez Moris veut participer à cette aventure avec des messages légers, non donneurs de leçons, qui donnent envie de faire sourire la Terre tous les jours.
défend la protection de la barrière de corail en luttant contre les déchets jetés au bord des routes et sur les plages. Les deux sujets sont profondément corrélés et leur évolution au cours des dernières années est malheureusement négative. De plus en plus de déchets sont jetés dans la nature. Et tout ce qui est jeté à terre finit en mer. La barrière de corail est la première victime. Et sans barrière de corail, l'île Maurice n'est plus un trésor.

Pouvez-vous expliquer la mission principale de Protez Moris et les écosystèmes mauriciens que l'association cherche à protéger ?
En 2000, la couverture moyenne de corail vivant dépassait 60 % sur Maurice. En 2025, c'est moins de 20 %. Un effondrement en partie dû au réchauffement des océans mais également au plastique ! Des études démontrent le lien mortifère entre le taux de maladie, le taux de reproduction corallienne et la présence de plastique en mer.
Le fait que l'intégralité du plastique retrouvé sur les côtes mauriciennes soit d'origine endogène constitue un motif d'espoir. La problématique est locale et, en cas de prise de conscience rapide, nous pourrions observer de forts impacts.
Une simulation sur 10 ans, avec une île Maurice sans plastique en mer et sans dégâts mécaniques (ancres sur les récifs coralliens), nous amène à un taux de couverture corallienne vivante de 30 à 35 %. À ce stade, les lagons redeviennent des jardins luxuriants…
2035, le désert ou le jardin luxuriant ? Certainement entre les deux. Et l'objectif de Protez Moris est bien le jardin luxuriant.
Le désert ? Pas de prise de conscience du risque plastique, mort de la barrière de corail et conséquences incalculables sur l'érosion, le tourisme, la pêche…
Le jardin luxuriant ? On ne retrouve plus aucun plastique dans la nature ou en mer. Les populations mauriciennes et touristiques ont pleinement conscience de l'importance d'une barrière de corail en bonne santé. La devise « Tou seki zet ater fini dan lamer » figure sur chaque document officiel, bulletin de salaire, facture ou menu de restaurant !
Des filets de rétention ont été installés aux embouchures des principales rivières. Les pêcheurs, les acteurs du tourisme en mer et les pouvoirs publics se sont entendus pour la mise en place d'un réseau de bouées d'amarrage écologiques. L'utilisation de l'ancre est proscrite à proximité des coraux.
Protez Moris ne pourra tout faire. Nous nous focaliserons sur la prise de conscience des populations. Et comme nous souhaitons valider la preuve du concept avant de nous étendre, nous travaillerons dans un premier temps sur la zone Le Morne – Chamarel – Tamarin.
Quels sont les projets et actions concrets que vous avez mis en place ou que vous envisagez pour sensibiliser la population locale et les visiteurs ?

Nous ne sommes qu'à nos débuts ! L'association a juste 3 mois d'existence. Nous venons de finaliser la composition de notre conseil d'administration. Nous sommes fiers des membres de notre board : tous impliqués dans la vie locale et conscients de l'enjeu environnemental.
Nous avons déjà posé 110 totems Protez Moris ; de jolis panneaux de bois local, peints en couleurs vives et gravés de messages légers, voire humoristiques. Ces panneaux sont posés dans les commerces, restaurants, hôtels ou sur les clôtures des maisons bordant les plages. Nous les concevons et les installons gratuitement, à condition qu'ils soient visibles du plus grand nombre.
L'accueil est très positif à chaque rencontre. Nous installerons une nouvelle centaine de totems sur Tamarin dans les prochaines semaines.
Quel impact pensez-vous déjà avoir eu sur la communauté ou l'environnement jusqu'à présent ?
Deux exemples très encourageants :
Sur la plage du Kite Lagoon au Morne, nous avons remplacé de vieux bancs installés par les kitesurfeurs par trois nouveaux bancs aux couleurs et messages de Protez Moris. Des amis kitesurfeurs m'ont confié que depuis, ils ramènent leur mégot dans leur voiture…
Sur la plage de la Preneuse, nous avons installé une trentaine de totems sur les clôtures des villas bordant la plage.
Dans les deux cas, l'impact est fort. Une partie de la population est parfaitement réceptive et ramène avec elle ses déchets. Et plus c'est propre, plus il est difficile de jeter pour l'autre partie. À contrario, du plus c'est sale… plus c'est sale. Un cercle vertueux qui semble avoir démarré sur ces deux plages.

Comment mesurez-vous l'impact de vos actions ?
La collecte des données est une des opérations essentielles de Protez Moris. Copié, c'est gagné et nous reprenons les processus d'autres associations bien plus avancées que nous.
Chaque premier lundi du mois, nous trions et comptabilisons les déchets plastiques trouvés sur une bande de littoral de 100 m de long par 5 m de large (transect de 100 m). Trois zones cibles : plages de Tamarin, de La Preneuse et du Morne.
Nous procéderons également à des relevés Flash Flood, 48 h après de fortes pluies, pour comptabiliser les déchets « vomis » par les rivières.
D'ici quelques mois, nous bénéficierons de données qualitatives que nous pourrons transmettre aux pouvoirs publics, aux autres associations et aux médias.
Les fiches de relevés sont prêtes ; nos premiers membres aussi ! Nous démarrons bientôt.
Comment les expatriés ou toute personne nouvellement arrivée à Maurice peuvent-ils s'engager ou soutenir votre travail ?

En devenant simplement membres de Protez Moris, ils deviennent protecteurs de la barrière de corail et soutiennent nos valeurs. La cotisation est fixée symboliquement à 100 Rs par an… Plus nous aurons de membres, plus nous serons entendus, plus nous irons vite.
Vient qui veut sur le terrain. Nos membres actifs se verront proposer différents formats : clean walks, actions d'éveil écologique en milieu scolaire, actions de communication sur les plages, collectes de données, installation de totems…
Travaillez-vous en partenariat avec d'autres associations locales, institutions ou écoles ? Si oui, comment ces collaborations se concrétisent-elles ?
Nous avons deux interventions prévues en milieu scolaire au cours du premier semestre. Nous serons aux côtés des bénévoles de l'association Project Rescue Ocean sur la plage de Tamarin pour une action de nettoyage le samedi 28 février prochain au matin.
À plus long terme, nous serions ravis que de grandes associations comme Reef Conservation ou Eco Sud choisissent Tamarin comme site pour réhabiliter les récifs ou installer des bouées d'amarrage écologiques.
Quels sont les plus grands défis à relever pour Protez Moris dans les mois et années à venir, et comment imaginez-vous l'évolution de votre action à long terme ?Â
Nos objectifs sont tellement nombreux !
À très court terme, l'enregistrement de Protez Moris auprès du Registrar of Associations mobilise toute notre attention.
Au cours des vingt prochains mois, nous visons l'installation d'un millier de totems sur la zone Le Morne – Chamarel – Tamarin, ainsi que des dizaines d'opérations de sensibilisation et de nettoyage de plages.
À plus long terme, nous espérons bénéficier d'une écoute active de la part des autorités locales, des pouvoirs publics et des grands décideurs. Nous sommes convaincus d'être au bon moment pour Maurice. Et nous disposons de beaucoup (vraiment beaucoup !) d'énergie ! Protéger Maurice n'est pas une option, mais une responsabilité collective. Protéger la barrière de corail est une urgence absolue.



















